Pourquoi la solidarité s’effrite dans certaines communautés africaines : comprendre un égrégore silencieux
Dans de nombreuses communautés africaines, un phénomène social préoccupant s’installe progressivement : une difficulté croissante à s’entraider, à soutenir l’autre, même lorsque la détresse est visible. Ce climat, que certains décrivent comme un égrégore, une énergie collective façonnée par les comportements et les émotions partagées, semble influencer profondément les relations sociales. D’où provient cette dynamique ? Et pourquoi s’exprime-t-elle avec autant de force aujourd’hui ? Enquête.
Un héritage historique encore actif
Les spécialistes en sociologie et en psychologie collective rappellent que les traumatismes historiques, longtemps tus ou banalisés, continuent d’influencer les comportements sociaux.
Colonisation, esclavage, dictatures militaires et crises politiques ont laissé derrière eux un terreau de méfiance, de fragmentation et de stratégies de survie individuelles.
« Les sociétés qui ont subi des ruptures brutales finissent par intégrer la méfiance comme mécanisme de protection », explique un sociologue togolais.
Ainsi, dans certaines communautés, la solidarité traditionnelle, autrefois automatique et structurante, s’est progressivement érodée.
La précarité économique, moteur de l’individualisme
La pression économique croissante accroît ce phénomène. Face à la hausse du coût de la vie, à l’informalité des emplois et à l’absence de filet social solide, de nombreuses personnes vivent dans une logique de rareté : chacun tente avant tout d’assurer sa propre survie.
Dans un tel contexte, aider l’autre peut être perçu comme un risque : perdre une ressource, s’exposer à des demandes répétées ou compromettre sa propre stabilité. C’est une solidarité sous tension.
Mutation des structures communautaires
En quelques décennies, les sociétés africaines ont connu une transformation socioculturelle profonde. La famille élargie, les systèmes de voisinage, les cercles communautaires autrefois piliers historiques de l’entraide, se sont affaiblis sous l’effet de l’urbanisation massive, de l’exode rural et des mobilités internationales. Les nouveaux modèles sociaux, plus individualistes, n’ont pas encore trouvé leur équilibre. Le résultat est un vide : ni la solidarité traditionnelle, ni les systèmes modernes d’assistance n’ont pleinement pris le relais.
La rivalité sociale et la comparaison permanente
Dans certains milieux, la réussite d’autrui peut être perçue comme une menace. Un mécanisme de compétition tacite s’installe, nourri par :
- la pression de « réussir » à tout prix ;
- la peur de l’échec social ;
- les comparaisons amplifiées par les réseaux sociaux.
Cette dynamique crée un climat où aider l’autre devient parfois synonyme de nourrir un potentiel rival. La solidarité se retrouve à nouveau fragilisée.
La fatigue psychologique d’une solidarité à sens unique
Pour beaucoup, aider est devenu un acte émotionnellement coûteux. Entre sollicitations répétées, absence de reconnaissance, abus ou attentes sans limites, certains finissent par se protéger, parfois de manière radicale. Cette fatigue psychologique contribue à la normalisation de la distance émotionnelle, un trait de plus en plus visible dans les milieux urbains.
Solidarité : disparition ou transformation ?
Il serait toutefois abusif de conclure à la disparition totale de la solidarité africaine. Celle-ci n’a pas disparu, elle s’est transformée :
- sélective (réservée au cercle intime) ;
- transactionnelle (aider en échange d’un bénéfice) ;
- conditionnelle (un soutien accordé seulement à ceux jugés « méritants ») ;
- localisée dans de petits noyaux de confiance.
Cette métamorphose est le reflet d’une société en recomposition permanente.
Comment inverser la tendance ?
Pour les chercheurs et acteurs sociaux interrogés, plusieurs pistes émergent :
1. Reconstituer des micro-communautés de confiance
Espaces associatifs, collectifs de quartiers, cercles d’échange : recréer des lieux où la parole et l’entraide sont possibles.
2. Valoriser socialement l’acte d’aider
Changer le récit public afin que la solidarité soit reconnue comme un acte de leadership et non comme une naïveté.
3. Promouvoir une entraide structurée et durable
Aider sans s’épuiser, avec des limites claires, des mécanismes de retour et des engagements réciproques.
4. Apaiser les traumatismes transgénérationnels
Encourager les initiatives de médiation, de dialogue, de guérison et de développement personnel.
5. Développer l’économie collaborative
Recycler, partager, prêter, co-créer : des modèles qui renforcent la cohésion tout en améliorant les conditions de vie.
Derrière ce phénomène se cache une question essentielle : comment réinventer une solidarité authentique dans un monde en mutation permanente ?